Les chaussons de ballet

Publié le par Gabrielle Boivin

Elle avait 5 ans la première fois qu’elle y est entrée. La grandeur de la pièce l’avait impressionnée. Ses grands yeux regardaient autour d’elle comme pour enregistrer tous les petits détails. Elle voulait que son souvenir soit aussi précis qu’une photo qu’elle pourrait regarder n’importe quand, n’importe où.

 

Les murs en forme de gros miroirs tellement grands qu’on aurait dit qu’ils partaient du plancher jusqu’en haut du ciel. C’était la première fois qu’elle en voyait de si gros. Ça devait être un endroit bien magique pour que le décor soit aussi grandiose.

Il y avait des barres sur presque tous les murs, mais elles étaient très hautes. Il faudrait qu’elle grandisse un peu pour pouvoir les rejoindre.

Au fond de la pièce reposait un grand piano en bois duquel allaient sortir des sons plus tard dans la soirée. Des notes qui allaient se promener partout en dansant jusqu’à envelopper la pièce. Ces petites notes de musique allaient se frayer un chemin bien précis dans sa mémoire jusqu’à ne plus jamais en ressortir.

Au centre, des gens. Plein de nouvelles personnes. Tous ces inconnus dans la salle la gênaient un peu. C’est pourquoi elle avait préféré rester dans l’entrée quelques instants avant de s’aventurer dans ce lieu qui deviendrait un de ses préférés au monde.

 

Elle avait attendu ce moment depuis si longtemps, elle y avait rêvé toutes les nuits de l’été. C’est pourquoi ce soir-là, elle était toute prête pour cette nouvelle aventure.

 

Ses cheveux étaient tirés vers l’arrière et formaient un petit chignon bien maladroit. Dans ses pieds, elle avait sa première paire d’une longue lignée de chaussons. Ses collants étaient neufs et encore tout roses, tout comme son léotard. Et il y avait dans son sourire un mélange de peur et d’excitation.

 

En faisant ses premiers pas vers le centre de la palestre, elle ne se doutait pas que c’était le début d’une belle histoire d’amour. Elle ne se doutait pas que ces inconnus vers qui elle marchait deviendraient ses amies de la scène avec qui elle grandirait. Que ces adultes deviendraient des enseignants admirés de qui elle apprendrait tant de choses.

 

Dans cette palestre, elle allait vivre des moments inoubliables qui ont formé la femme qu’elle est en ce moment. Des photos-souvenirs, elle en a des milliers aujourd’hui et elle les regarde défiler dans ses yeux quand elle s’ennuie. Chaque fois qu’elle y retourne, elle réalise que la palestre est remplie de secrets cachés et de petits moments qui flottent dans les airs, comme un spectacle. Des fous rires. Du stress qui chatouille le coeur. Des années de plié, de tendu. Les pieds pointés, les bras allongés. Plusieurs souvenirs d’arabesques et de pirouettes. Quelques images de visage crispé par la douleur des fondus.

 

Ce soir-là, elle allait entrer dans ce qu’elle appelle maintenant les plus belles années de sa jeune vie.

En faisant ses premiers pas vers le centre de la palestre, elle ne se doutait pas qu’elle ne voudrait plus jamais en ressortir.

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