Une Oldsmobile de moins

Publié le par Gabrielle Boivin

En revenant de dîner, devant la porte de l’école, il y avait une Oldsmobile grise qui attendait. La dame à l’intérieur ne comprendra jamais l’émotion qui m’a traversée à cet instant.

J’ai figé. Sans mots.

Je suis retournée 10 ans en arrière, avec toi.

Je m’en souviens, tu venais me chercher tous les midis à l’école. Quels beaux moments j’ai gaspillés à écouter la télé. J’étais chanceuse, et je ne le savais même pas.

Tous les midis, mon grand-papa venait me chercher pour dîner. Je n’avais pas à manger un repas froid dans une cafétéria bruyante. Il m’attendait dehors, toujours à la même place, dans sa Oldsmobile blanche, carrée. Il passait le temps avec les mots-croisés du journal, qu’il cachait en dessous de son appui-bras. Il était toujours là, je ne l’ai jamais attendu. Il n’était pas en retard, et me souriait en me voyant.

Dans l’auto, la cassette de Luc De Larochellière jouait. La même cassette, les mêmes chansons. On chantait quand même. Bon, je chantais.

Assise dans cette vieille voiture, je me sentais bien. Grand-papa racontait toujours des blagues, les mêmes, mais on riait encore. On penchait notre tête en passant sous un viaduc, et on pensait qu’il avait un bouton magique pour faire changer les lumières rouges. J’aimais son sens de l’humour. Je donnerais tout, aujourd’hui, pour entendre encore ces blagues.

À la maison, grand-maman nous attendait. La table était mise, le repas, prêt. Ça sentait bon.

Une heure plus tard, on repartait à bord de cette même voiture, écoutant cette même musique. C’était la routine quoi.

Je pensais que c’était la routine.

Je ne savais pas. J’ai su trop tard.

J’ai su trop tard que j’étais chanceuse de vivre ces beaux moments avec eux. Qu’ils ne seraient pas là éternellement. J’ai su trop tard qu’il devait aimer ces petits dîners bien plus que moi. Il devait en profiter plus que moi d’ailleurs. Il était grand, lui. Un adulte. Il avait compris que les gens nous quittent souvent bien trop vite.

J’étais trop jeune, moi. Trop petite.

C’est pourquoi, chaque fois que je croise une Oldsmobile, blanche ou grise, ou peu importe, je pense à lui. À tous ces midis, toutes ces blagues. Je pense même, j’espère secrètement, qu’il les place lui-même, les voitures, sur ma route, pour me saluer. Pour me dire qu’il m’aime.

En revenant de dîner, devant la porte de l’école, il y avait une Oldsmobile grise qui attendait. La dame à l’intérieur ne comprendra jamais l’émotion qui m’a traversée à cet instant.

J’ai figé. Sans mots.

Aujourd’hui, je pense à toi parce que je le sais comment c’était important pour toi.

Bonne fête grand-papa.

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Johanne. 15/12/2014 03:04

Comme c'est touchant et tellement vrai! Vivons pleinement ces moments passés auprès des gens qui nous aiment et qui ne sont pas éternels. Bravo Gabrielle!