Le 6 décembre

Publié le par Gabrielle Boivin

Le 6 décembre 1989, je n’étais pas née. J’étais en fabrication.

Adolescente, j’ai entendu vaguement parler de cette journée mémorable, malheureusement. En secondaire 5, à mon école, on avait fait une mise en scène assez frappante dans le grand gymnase, avec M. De Grandpré, le matin du 6.

Mais j’avoue que je ne connaissais pratiquement rien à cet événement jusqu’au jour où j’ai vu le film. Pathétique me direz-vous. J’en conviens.

Si j’écris un article aujourd’hui, ce n’est pas parce que j’ai la prétention de tout connaître. Au contraire. Seulement, en tant que femme, je pense avoir le devoir, l’obligation d’en parler.

Je me souviens de cette soirée au cinéma avec ma meilleure amie. C’était un mardi soir. J’étais au cégep. Nous étions simplement assises dans la salle. Juste une soirée normale pour se changer les idées.

Le film commence.

Silence.

L’horreur devant nos yeux. Un vrai film d’action. Un vrai.

Il y a quelques années. Si près de nous.

Irréel.

Je voudrais dire que c’était un bon film, mais je n’ose pas. Parce que c’était bon, mais dans le mauvais sens. Le genre de film qui te laisse sans mots, sans voix.

Des fois, j’avais l’impression d’y être. Dans l’école. J’avais l’impression qu’il me parlait quand il s’adressait aux femmes. La performance des acteurs était admirable. Pas besoin de grands monologues, presque pas d’échanges, pas de superflu. Le silence à lui seul nous parlait, nous expliquait ce qu’ont pu vivre ces femmes. L’histoire nous était racontée à travers leurs yeux. On pouvait y lire la détresse, la peur.

Tout le long, et c’était long, les émotions se bousculaient. Je ne pourrais pas dire ce que je ressentais à ce moment. À la fin, j’étais clouée à mon siège. Mon amie et moi, on ne bougeait pas. Toutes ces questions dans ma tête.

Comment ils font, les survivants, pour vivre après? Comment font-ils pour pardonner? Pour continuer leur vie brisée, leur confiance trahie?

On s’est levées de notre siège, machinalement.

Silence.

Pas de contact visuel, par peur de craquer.

Dans le corridor, j’ai pris sa main, et on a éclaté en sanglots. Soudainement.

Un trop plein d’émotions dans le coeur. On se serrait fort dans nos bras comme pour se dire: moi non plus je ne comprends pas. Plantées là, à travers la foule qui elle aussi essayait de comprendre. Nous n’avons pas parlé. Le silence était plus apaisant que n’importe quelles paroles.

Dans l’auto, pas de musique, pas un son. Seulement quelques larmes à essuyer, et des images à digérer.

Après ce film, quelque chose en moi avait changé.

Je me suis sentie coupable, trop curieuse. Je me souviens avoir eu honte de profiter de ce drame pour me permettre, à moi, de faire une sortie. Et je m’en veux encore aujourd’hui de ne pas m’être informée avant.

C’est bien triste de devoir passer par une telle tragédie pour faire évoluer le statut des femmes. Au Québec.

Tout ce silence, c’est assez. Il faut en parler.

Aujourd’hui, j’aurai une pensée pour ces 14 femmes, une pour chacune.

Et une pour chaque femme importante dans ma vie.

Commenter cet article

Carole 07/12/2014 14:33

Wow! Quel beau texte. Je suis sans mot...